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                                               Écrire en acte et en pensée

Entretien mené par Julie Savard

Julie Savard enseigne le français au collège Lionel-Groulx, qui était autrefois un séminaire. Agnès et elle ont partagé quelque temps le même bureau. Cette pièce exiguë est une ancienne chambre de prêtre. Pas étonnant alors qu’Agnès et Julie aient pris l’habitude de se faire des confidences…

 

Comment naît chez vous, l'idée d'un nouveau roman ? Des circonstances de la vie.

 

Dès que vous vous mettez à l'œuvre, toutes les phrases de l'intrigue sont-elles en place dans votre esprit ou avancez-vous à l'aveuglette ? J'ai un plan d'ensemble dont je ne connais pas toujours la fin. Quand j'ai rédigé Lucie Wan et le voleur collectionneur, j'avais nécessairement un plan détaillé, incluant le dénouement, étant donné qu'il s'agit d'un roman policier avec une énigme à résoudre. Dans le cas d'Effroyable Mémère, incroyable sorcière, je savais seulement que la fin serait heureuse. Cependant, j'avançais plus à l'aveuglette puisque mon fils me donnait un mot par jour afin que j'invente l'histoire. En somme, mon plan c'était le portrait de la sorcière. Par contre, les actions qu'elle faisait étaient développées au fur et à mesure du récit. Je m'assurais simplement de respecter la logique du personnage.

 

Raturez-vous beaucoup ? Énormément ! (Rire). C'est pour cette raison que j'utilise l'ordinateur bien que je rature autant à l'écran qu'à la main.

 

Vos personnages sont-ils absolument imaginaires ? J'emprunte volontiers des choses à mon entourage. Une expression, un comportement, une habitude... Mais, je n'ose pas vous dire à qui ressemble Effroyable Mémère ! (Rire). Sans blague, je brode considérablement. En définitive, mes personnages sont fictifs avec un je-ne-sais-quoi de réel.

 

Pensez-vous en images ou en mots ? Les deux alternent constamment. Les mots créent des images et les images doivent être mises en mots. Parfois je veux décrire un simple objet et une image naît. D'autres fois, j'ai des flashs visuels. Dans ce cas-là, l'image précède l'écriture.

 

Écrivez-vous tous les jours ? Non, malheureusement. Il faudrait. Cela me ferait du bien et me détendrait. C'est excellent pour les endorphines (rire).

 

Que feriez-vous si vous n'écriviez plus ? C'est impensable. Ce sont comme des vannes que j'ai ouvertes, comme un souffle aussi, quelque chose d'absolument vital. Pendant des années, les vannes étaient fermées. Je ne faisais pas l'acte d'écrire, mais j'écrivais en pensée. Il y avait toujours des histoires qui se déroulaient dans ma tête. Maintenant que les vannes sont ouvertes, que finalement l'encre coule, je ne pense pas être capable de les refermer.

 

Avez-vous toujours pensé à écrire ? Oui, en tout cas depuis l'adolescence. Enfant, je me rappelle avoir joué à la maîtresse d'école avec mes toutous. Je voulais absolument qu'ils tiennent eux-mêmes le stylo. Or, j'avais un pingouin, un peu manchot, et je le faisais écrire en lui mettant le crayon sous son aile, qui était fort courte. Il avait une très vilaine écriture à cause de cela et je retravaillais beaucoup la calligraphie avec lui. L'acte d'écrire était présent. Je dirais même qu'il s'inscrivait déjà dans un cadre romanesque. J'avais neuf ou dix ans.

 

Quelle formation avez-vous eue ? J'ai un baccalauréat et une maîtrise en littérature. Lire assidûment, enseigner la littérature et le français aide énormément à écrire. Dès mon premier roman, j'avais des jalons. Je savais ce qu'étaient un personnage, une intrigue, un rebondissement. Ma pratique des auteurs fait en sorte que si je veux écrire une bonne histoire, je me sens en terrain connu. Par d'ailleurs, j’ai une bien meilleure connaissance de la langue aujourd'hui que celle que j'avais dans la vingtaine avant de devenir professeure.

 

Sur quel support écrivez-vous ? Papier, ordinateur... J'ai toujours un calepin avec moi, au fond de mon sac à main. Tout sert à écrire : les napperons de restaurant, etc. Je n'écris pas sur les miroirs ni sur les fenêtres avec mon rouge à lèvres parce que je n'en porte pas (sourire).

 

Où écrivez-vous ? N'importe où  du moment que je puisse m'étaler parce que je travaille toujours avec des dictionnaires. Bien sûr, si j'ai envie d'écrire au beau milieu d'un café, je le fais, sans ouvrage de référence, et je corrige ensuite mon texte à la maison. En somme, j'ai seulement besoin d'une table. J'aime écrire dans le silence bien que je puisse le faire dans à peu près n'importe quel environnement.

 

Quels sont les écrivains que vous lisez volontiers ? Des contemporains tels que Tonino Benacquista ou encore Fred Vargas qui fait du polar. Je dévore leurs œuvres. Récemment, je suis  retombée dans les contes de fées que j'aime particulièrement. J'apprécie aussi les auteurs du XIXe  siècle français, quoique je les aie un peu délaissés ces dernières années.

 

Enfant, quel genre de lectrice étiez-vous ? J'aimais lire. Je lisais les récits de la comtesse de Ségur.  Et le fameux Club des Cinq d'Enid Blyton, du policier, un genre que j'ai apprécié très jeune. Seuls les Oui-Oui, d'Enid Blyton également, m'ennuyaient. Je me suis aussi intéressée très tôt aux mythes grecs que j'ai lus et relus à satiété, le samedi matin sur le canapé du salon. J'adore la mythologie.

 

Quel livre en littérature jeunesse auriez-vous voulu écrire ? Un recueil de contes de fées. Andersen, les frères Grimm, Perrault...  J'aurais vraiment aimé écrire Peau d'âne de Charles Perrault.

 

Quel thème aimez-vous davantage traiter ? Je ne sais pas s'il y a des thèmes que je préfère traiter. J'aime avoir un personnage et le suivre. Quand j'ai écrit le roman policier jeunesse mettant en scène la petite Lucie Wan Tremblay, j'avais une histoire et des thèmes qui tournaient autour d'une intrigue à élucider. Cependant, mon plaisir venait essentiellement de suivre Lucie et de voir comment elle allait résoudre l'enquête. En définitive, j'aime plus les personnages que les thèmes.

 

Quel est le mot que vous préférez de la langue française ? Ils sont nombreux. « Malotru », je trouve ce mot très, très drôle (rire). J’aime aussi « cacadoufarbige ». C'est une invention de Tristan Tzara. Il s'agit d'un mot surréaliste. Ne le cherchez pas dans le dictionnaire !

Illustration de Marion Arbona       © 2007 Agnès Grimaud Tous droits réservés