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Enfances et résonances

Entretien mené par Suzanne Cummings

À la fin de ses études de médecine, Suzanne Cummings a rencontré son premier grand amour. Cet homme, veuf, avait une enfant prénommée Agnès. Au fil du temps, la fillette et la jeune femme se sont mutuellement adoptées.

Quel lieu de votre enfance vous fait sourire ? L'esplanade de Montpellier, en France, la ville où je suis née. J'y allais avec ma grand-mère maternelle. On s'asseyait à la terrasse d'un glacier et elle m'offrait un café ou un chocolat liégeois. Parfois, je faisais un tour à dos d'âne.

Petite, quel cadeau vous a fait le plus plaisir ? À l'occasion de mon 7e anniversaire, je suis rentrée un jour de l'école et lorsque j'ai ouvert la porte une poupée m'attendait, en pleurant, dans son fauteuil berçant. Ma grand-mère m'avait envoyé ce cadeau par la poste, et ma mère avait organisé une mise en scène. En entendant mes pas dans l'escalier, elle a ôté la sucette de la bouche de la poupée - ou procédé à tout autre intervention - si bien qu'à mon arrivée un bébé me réclamait à chaudes larmes !

Vous avez habité plusieurs pays durant votre enfance : le Québec, l'Iran, l'Allemagne et la France. Est-ce que ces lieux nourrissent votre imaginaire ? Ah oui ! Énormément. (Silence). Les lieux, la couleur du soleil, la mer et l'océan, les ambiances. Cela a façonné la géographie de mon imaginaire.

Cette géographie particulière est visuelle, très imagée...  Oui, elle est empreinte dans mon cerveau sous forme de paysages intérieurs.

Quel est votre lien avec la mer ? Voilà certainement l'environnement auquel je ressemble le plus en termes de personnalité. Mais, on parle d'une mer à grandes marées, pas de la Méditerranée. On parle de l'Atlantique. Les rochers qui se jettent dans l'océan, comment c'est découpé...

Il s'agit d'un paysage qui n'est pas carré, mais pointu. Il peut y avoir des aspérités. C'est imprévisible...

Imprévisible, sauvage, bouillonnant. Oui, tout à fait.

Solitaire ? (Silence). Oui.

Imagine-t-on les plages du Sud ? Oh ! Non !

Du sable fin avec beaucoup de monde ? Non ! On imagine des plages solitaires. Forillon en Gaspésie. La baie de Fundy au Nouveau-Brunswick. Ce ne sont pas des plages de sable. Elles sont rocailleuses. Il y a des rochers sur lesquels grimper, comme dans mes souvenirs de plages bretonnes.

En parlant de Bretagne, y avez-vous vécu longtemps ? Non. J'ai habité à La Baule, qui est une station balnéaire réputée, de 7 à 9 ans. L'été, la plage était bondée et, l'hiver, la ville se vidait. Ce trop-plein suivi d'un silence de mort, je le trouvais insupportable, d'une tristesse infinie. Notre appartement se situait à 200 mètres de l'océan. Les soirs de tempêtes, le vent frappait sur les volets! Je marchais un kilomètre, matin et soir, pour me rendre à l'école, sous d'immenses pins. Et je rêvais devant les riches demeures bourgeoises dont les persiennes restaient closes une bonne partie de l'année. Leurs jardins me semblaient pleins de secrets. Au fil des ans, je me suis rendue compte que ce lieu m'avait profondément marquée. De par ses contrastes, ses mystères et sa solitude. J'adorais la plage de Batz-sur-Mer qui était beaucoup plus accidentée que celle de La Baule. Escalader les rochers demeure un de mes meilleurs souvenirs d'enfance.

Si vous ne pouviez voyager qu'une seule fois, quelle serait votre destination ? La Grèce, à cause de la mythologie, de la mer et des îles. Il y a aussi du bleu partout.

D'où vous vient cet intérêt pour la mythologie gréco-romaine ? La mythologie constitue une des bases de la culture occidentale. Elle est incontournable pour enseigner la littérature. Pensons à Mary Shelley et à Frankenstein ou le Prométhée moderne, à Freud et au complexe d'Oedipe, à Camus et au mythe de Sisyphe ou encore à Giraudoux et à La Guerre de Troie n'aura pas lieu. J'aime surtout la mythologie parce qu'elle me parle. Elle me permet, à travers ses symboles et ses histoires, de lire le monde et les hommes.

Quel regret ne voulez-vous pas avoir dans votre vie ? (Silence). Le premier regret aurait été de ne pas fonder une famille. Mais là, avec trois enfants, j'affiche « complet » ! Le second regret aurait été de ne pas écrire ou, pour être plus précise, de ne pas être publiée. Là encore, j'y suis.

Vous enseignez et écrivez. Quel autre métier auriez-vous aimé faire ? Illustratrice, ce qui revient à raconter des histoires. Écrire, c'est dessiner avec des mots finalement. J'aurais aussi beaucoup aimé restaurer des fresques ou travailler dans des musées. Dans tous les cas, ce sont des métiers liés à l'art.

Et un peu solitaires. (Dans un éclat de rire). Oui!

Quel genre d'illustration feriez-vous ? Pas des natures mortes. Des choses avec une vie à l'intérieur. Des jardins remplis d'insectes, des villages avec des gens dans les rues et des fleurs aux fenêtres.

Si vous étiez un ange quelle cause aimeriez-vous aider ? La cause de l'enfance, dans sa sphère privée. Mon idéal serait que parents et enfants aient un rythme de vie décent, ce qui est de moins en moins le cas dans notre société. C'est la course à la performance et la croissance fulgurante des maladies liées au stress et à l'anxiété. On est dévoré par le monde du travail. Maintenir la sphère, la bulle familiale, est extrêmement difficile. Il y a des tas de gens qui n'ont absolument pas le temps de vivre leur vie de famille. Quelle tristesse !

Jusqu'à maintenant, quel est le plus beau souvenir de votre vie ? La naissance de mes trois enfants. Chacune est une histoire différente, l'histoire d'un moment extrêmement intense.

Quel sentiment vous habite le plus ? (Silence). Certainement la joie de vivre. De façon générale, j'apprécie la vie que je mène même si elle n'est pas toujours facile. Oui, c'est ma pile Energizer, la joie de vivre (rire).

Qu'est-ce que le bonheur ? Sans l'ombre d'un doute, c-e-u-x que j'aime et c-e que j'aime. C'est vraiment ça !

Illustration de Marion Arbona       © 2007 Agnès Grimaud Tous droits réservés